Le retrait des liens avec les universités israéliennes par plusieurs institutions académiques européennes reflète une responsabilité morale liée au conflit à Gaza, remettant en question les principes traditionnels de liberté académique et de neutralité institutionnelle.
En réponse à l’intensification du conflit israélo-palestinien, des mobilisations pro-palestiniennes ont conduit à des manifestations universitaires massives en 2024, dénonçant un génocide à Gaza, et revendiquant la rupture des liens avec Israël. Ce mouvement s’est étendu en Europe, où certaines universités ont instauré un boycott institutionnel des universités israéliennes, justifié par leur position morale face à la crise. Cet article examine l’étendue de ces boycotts et leurs justifications.
Historique des boycotts académiques
Les boycotts visant des pays, notamment pour exercer une pression politique, ne sont pas nouveaux. Après la Première Guerre mondiale, un boycott partiel des scientifiques allemands fut appliqué, puis levé en 1926 avec l’adhésion de l’Allemagne à la Société des Nations. Selon l’historien Michael D. Gordin, ces boycotts furent inefficaces, à l’exception notable du boycott contre l’apartheid en Afrique du Sud (1960-1990), qui fut associé à des sanctions économiques et une crise interne profonde.
Dans les années 2000, des figures scientifiques et le mouvement BDS ont appelé à un boycott d’Israël, opposition à laquelle l’American Association of University Professors s’est fermement opposée, arguant que cela viole les principes de liberté académique.
Violation des normes fondamentales par le boycott académique
La liberté académique (AAUP, 1915) protège l’autonomie des activités d’enseignement et de recherche, tandis que la neutralité institutionnelle est essentielle pour maintenir cette liberté. Un boycott contre un pays, par nature, contredirait le principe de collaboration interculturelle et pourrait compromettre la progression scientifique, en violation du droit international (Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948).
Les experts tels que Blakemore, Dawkins, Noble et Yudkin préconisent que le boycott ne soit envisagé qu’en dernier recours, et sous conditions strictes : il doit viser un changement de régime, être largement partagé, et faire partie d’un arsenal plus large de mesures diplomatiques et économiques.
La minorité des institutions engagées
En août 2025, seulement 48 universités en Europe, soit moins de 6 % des 900 établissements du continent, ont adopté un boycott partiel ou total d’Israël, principalement en Belgique (100 %), puis aux Pays-Bas, en Norvège et en Espagne. La présence d’un boycott dissimulé reste difficile à évaluer.
Nouvelles normes inspirées par les luttes du Sud global
Les recteurs belges, en justifiant leur boycott par une responsabilité morale, illustrent un changement de paradigme, influencés par le mouvement BDS et la campagne PACBI. Cette position repose sur la conviction que les universités ont une responsabilité morale d’agir contre ce qu’elles perçoivent comme une domination coloniale israélienne, ce qui remet en question le cadre traditionnel de liberté académique, basé sur l’autonomie des chercheurs.
La montée du principe de la responsabilité de protéger (R2P) depuis 2005 encourage cette tendance, bien que son application directe aux universités reste contestée.
Risques liés à la politisation de l’académie
L’intégration de responsabilités morales pourrait entraîner une politisation accrue des universités, avec des risques pour leur réputation, leur financement et leur crédibilité. Des exemples concrets incluent la perte de partenariats ou de financements, et une possible perception de partialité. La neutralité institutionnelle, considérée comme fondamentale pour la confiance publique, pourrait s’éroder, affectant la crédibilité de l’expertise académique.
De nombreux établissements aux États-Unis ont d’ores et déjà adopté des politiques de neutralité institutionnelle. En France, des mesures similaires ont été prises pour préserver le pluralisme sur les campus. La question demeure ouverte quant à l’avenir des missions de l’université dans un contexte de tensions croissantes.


Source: Politique + Société