L’accès à un emploi stable et à un logement autonome sont traditionnellement considérés comme des étapes clés vers l’âge adulte. Cependant, la transition vers l’âge adulte semble évoluer, notamment chez les jeunes qui adoptent un mode de vie nomade, suivant le rythme des saisons touristiques et agricoles. Ces expériences, bien que marginales, offrent une perspective sur les transformations sociales contemporaines.
La conception classique de la jeunesse comme période transitoire ponctuée d’étapes à franchir — terminer ses études, obtenir un emploi stable, s’établir en logement autonome, former une famille — est en mutation, avec une prolongation de cette phase et une désynchronisation des seuils de passage traditionnels (voir cette étude). La jeunesse moderne se construit dans des temporalités individuelles et dans des ordres qui lui sont propres.
L’entrée dans la vie adulte implique désormais une phase préparatoire élaborée, où chaque étape rassemble des atouts pour cette transition. Dans ce contexte, émergent de nouvelles formes de « devenir adulte », parfois perçues comme marginales, telles que celle de jeunes qui vivent dans des camions au gré des saisons agricoles, touristiques ou festivalières.
Dans le cadre de ma recherche doctorale (voir thèse), j’ai rencontré ces jeunes qui parcourent parfois des milliers de kilomètres à bord d’un véhicule, combinant logement, moyen de transport et symbole d’un mode de vie alternatif revendiqué.
Leur expérience remet en question les normes contemporaines : qu’implique grandir sans s’ancrer durablement dans un lieu ? Peut-on « devenir adulte » hors des trajectoires institutionnalisées ?
Une jeunesse en mouvement
Les jeunes vivant en camion occupent une place singulière dans l’espace social. Leur mode de vie ne correspond ni tout à fait à celui des touristes ou des adeptes de la « vanlife », ni à celui des travailleurs sédentaires. Leur emploi du temps alterne entre périodes de travail et déplacements, selon la disponibilité de contrats saisonniers.
Ce mode de vie peut être interprété comme une revendication contre les contraintes de l’installation, mais il répond également à des besoins économiques concrets, face à la crise du logement et à la précarité de l’emploi juvénile. Vivre dans un véhicule peut alors apparaître comme une stratégie rationnelle visant à réduire les dépenses et à renforcer l’autonomie, tout en étant cohérent avec des idées militantes.
Selon Cécile Van de Velde, sociologue (voir ouvrage), la jeunesse européenne se trouve de plus en plus confrontée à l’incertitude : elle doit construire son parcours en adaptant ses choix à des circonstances changeantes, plutôt que de suivre un itinéraire prédéfini.
La mobilité saisonnière en camion constitue ainsi une réponse parmi d’autres à cette injonction de devenir soi, dans une version autonome et affirmée.
L’expérience comme apprentissage
Les travaux sociologiques insistent sur la place cruciale de l’expérience dans la transition vers l’âge adulte. Selon François de Singly (voir publication), les jeunes sont de plus en plus encouragés à devenir les auteurs de leur propre vie, en construisant leur identité à travers une pluralité d’expériences.
Chez les saisonniers rencontrés, cette période d’apprentissage leur permet de développer des compétences pratiques souvent invisibles mais essentielles à leur autonomie : économie d’énergie, organisation des déplacements, entretien du véhicule, création de réseaux de solidarité.
Le camion devient un espace expérimental pour l’affirmation de soi : gérer l’inconfort, organiser les tâches quotidiennes, résoudre les problèmes concrets liés à la mobilité, constituent autant d’apprentissages en prise avec le mode de vie nomade.
Ce processus peut être considéré comme un entraînement à l’autonomie et à la responsabilité. La période n’est pas une simple parenthèse, mais une étape où la construction identitaire se joue à travers des essais et des bifurcations.
Vers une redéfinition de l’âge adulte
Une question centrale demeure : ces expériences préparent-elles également à « devenir adulte » ? La réponse dépend de la définition retenue. Si l’on considère l’âge adulte comme l’accès à un emploi stable, un logement autonome et une vie de couple, alors ces parcours peuvent sembler des formes de suspension.
Toutefois, la conception sociologique actuelle dépasse cette vision statutaire. Oliver Galland (voir synthèse) souligne que l’entrée dans l’âge adulte implique aussi des dimensions subjectives : le sentiment de responsabilité, la capacité à prendre en charge ses choix, et à définir ses priorités.
Les jeunes en camion développent souvent ces responsabilités, gérant eux-mêmes leur subsistance, leur mobilité, leurs périodes de précarité, et prennent des décisions cruciales pour leur avenir. Leur autonomie, peu valorisée par rapport aux critères traditionnels, représente pourtant une expérience majeure de responsabilité (voir article).
Ce décalage met en lumière une tension entre normes sociales et expériences vécues. La vision circulaire du processus de maturation, comprenant plusieurs phases d’essais et de rebond, révèle que la jeunesse contemporaine construit son identité par une succession d’expériences plutôt qu’un parcours linéaire.
Ces trajectoires, loin d’être marginales, traduisent une transformation plus large de nos sociétés, où les repères traditionnels d’autonomie et de réussite évoluent, et où intersections entre quête de liberté et adaptation économique deviennent centrales.

Emilie Auger n’a ni emploi, ni conseil, ni intérêts financiers dans les organisations liées à cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation.
Source: Politique + Société