À l’heure actuelle, les médias en ligne disposent de la capacité de suivre en temps réel l’audience de leurs articles, tandis que les réseaux sociaux analysent vos habitudes de lecture pour vous recommander d’autres contenus supposés mieux correspondre à vos centres d’intérêt. Cet article propose un regard analytique sur cette dynamique, basé sur une enquête ethnographique menée au sein de deux groupes de presse belges.
Chaque matin, l’abonné reçoit généralement une infolettre standard, issue d’une hiérarchisation empêchant une personnalisation en profondeur ; néanmoins, une nouvelle tendance consiste à proposer des infolettres adaptées aux profils individuels, composées d’articles sélectionnés en fonction de préférences supposées.
Ce processus repose sur un algorithme qui analyse votre comportement — clics, durée de lecture, intérêts — afin de définir des contenus jugés les plus pertinents pour vous. Cependant, cette personnalisation ne reflète pas profondément vos préférences uniques, mais projette au contraire un profil basé sur des comportements collectifs similaires à ceux d’autres abonnés.
Ce que dévoile cette observation, c’est l’émergence d’une mégan mécanique de traitement des données, qui dépasse la simple quantification pour s’intégrer aux processus décisionnels, reliés à la production d’information, en mêlant marketing, rédaction et technologie.
Depuis des décennies, la mesure d’audience était tributaire de métriques ponctuelles, mais la mécanique moderne opère en continu, intégrant la donnée dans toutes les strates rédactionnelles et stratégiques, influençant ainsi le contenu produit en permanence.
Une enquête ethnographique de trois ans au sein de deux groupes de presse belges francophones met en lumière ces évolutions, où les décisions et tensions entre professionnels de l’information et techniciens de la donnée structurent la production d’information — non pas par remplacement, mais par redistribution des rôles.
Lorsqu’un article se voit attribuer une note
Lors de cette étude, certains dispositifs, encore en phase d’installation, ont révélé des choix opérés en arrière-plan, souvent invisibles à première vue. Par exemple, un projet visait à attribuer un score à chaque article en ligne, basé sur la durée de lecture et la longueur, pour supposer un engagement accru, facteur supposé d’abonnement et d’exposition publicitaire.
Ce calcul, bien que présenté comme objectif, implique des choix subjectifs dans la sélection des variables — mots-clés, longueur, tonalité — et pose la question de la collaboration entre data et rédaction. La finalité de cette mesure s’est rapidement déplacée vers l’utilisation en gestion, où les règles et objectifs sont fixés à l’avance, dictant la production rédactionnelle.
Automatisation de l’infolettre et rôles redéfinis
Un autre projet majeur concernait l’automatisation d’une infolettre quotidienne, où un algorithme, alimenté par les traces de lecture, remplaçait la sélection manuelle des journalistes. La tension porte sur le cœur même du métier journalistique : hiérarchiser l’information.
Une répartition des rôles émerge : d’une part, la rédaction conserve la finalité éditoriale et la signature, d’autre part, la machine assume le classement technique. La frontière entre jugement humain et automatisation est ainsi perpétuellement négociée.
Changement structurel de l’autorité éditoriale
Ce processus induit une redistribution du pouvoir décisionnel, passant de la figure unique du rédacteur en chef à un ensemble d’acteurs humains et techniques participant à la sélection quotidienne des contenus. Les journalistes négocient leur autonomie face à des dispositifs qui, tout en restant des outils, influencent de plus en plus leur pratique.
Les acteurs de la donnée jouent un rôle de médiateurs, ajustant paramètres et seuils pour préserver l’esprit journalistique tout en exploitant la logistique algorithmique.
Plus largement, cette évolution soulève des enjeux de pluralisme et de diversification des sujets traités : les algorithmes, optimisés pour maximiser l’engagement, tendent à privilégier certains thèmes et formats, parfois au détriment de sujets moins “clicables”.
La problématique centrale n’est pas la présence des données dans la sphère médiatique, mais la question de qui décide ce qui est mesuré et valorisé, au risque d’exclure certains angles ou sujets essentiels.

Cassandre Burnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation susceptible de profiter de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: Politique + Société