La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, dans le golfe Arabo-Persique, a paralysé en quelques heures une fraction significative des approvisionnements mondiaux en hydrocarbures et en engrais phosphatés. Ce choc est le produit d’une vulnérabilité structurelle. Les points de fragilité accumulés en trois décennies de mondialisation offrent des prises importantes aux acteurs qui souhaitent perturber, contraindre ou rançonner les économies ouvertes.
Il n’a fallu que quelques jours aux marchés mondiaux pour répercuter le blocage du détroit d’Ormuz instauré par la marine iranienne, le 28 février 2026. Les cours des matières premières se sont emballés et les prix du gaz et du pétrole ont bondi de plus de 40 dollars (34,8 euros) en une semaine, sans que la mobilisation des réserves stratégiques des pays importateurs suffise à enrayer la hausse.
La centralité du détroit d’Ormuz ne constitue pas une nouveauté géopolitique. Il concentre à lui seul environ un cinquième des hydrocarbures échangés dans le monde, et sa vulnérabilité à une action hostile était connue, théorisée, intégrée aux doctrines de sécurité énergétique. Pourtant, lorsque l’interruption s’est concrétisée, aucun mécanisme de substitution n’a fonctionné à pleine capacité. Rares sont ceux qui auraient pu dresser la longue liste des matières critiques qui y transitent – et dont le monde se découvre désormais tributaire.
Cette rupture met en lumière ce que nous proposons d’appeler des « dilemmes de flux »: lorsqu’un État fait reposer sa capacité de production sur des flux externes qu’il ne contrôle pas, son intégration aux circuits mondiaux devient une source potentielle de vulnérabilité. Plus il tire profit de cette ouverture, plus il s’expose à ce qu’elle soit retournée contre lui. Le piège est d’autant plus redoutable que les bénéfices immédiats nourrissent des intérêts économiques puissants et des compromis politiques durablement institutionnalisés, tandis que les risques – lointains, diffus et longtemps jugés improbables – demeurent systématiquement sous-estimés jusqu’au jour où ils se matérialisent.
Les politologues Henry Farrell et Abraham Newman ont mis en évidence un mécanisme voisin sous le nom d’« interdépendance instrumentalisée » (weaponized interdependence). Selon eux, à rebours des illusions du « doux commerce », les réseaux globaux ne sont pas garants d’une pacification des relations interétatiques, car leurs nœuds dominants peuvent être transformés en « goulets d’étranglement » (chokepoints) à des fins de rétorsion.
Toutefois, leur analyse reste essentiellement topologique : elle identifie des ressorts de pouvoir au sein des réseaux matériels de la mondialisation, sans rendre compte des impasses internes qui empêchent les États dépendants de s’en extraire.
Ce que nous appelons ici « dilemmes de flux » désigne des mécanismes sociopolitiques plus profonds, par lesquels les bénéfices de l’ouverture consolident les intérêts et les compromis institutionnels qui la perpétuent – rendant la sortie politiquement plus coûteuse que le maintien d’une dépendance pourtant dangereuse.
Tant que le système international a paru propice à l’échange généralisé comme mode d’enrichissement le plus accessible, ces impasses domestiques sont demeurées invisibles aussi bien aux autocraties qu’aux démocraties. La modification des rapports de force aux niveaux global et régional les révèle brutalement. Elle impose de nouvelles précautions sécuritaires, sous peine de voir l’interruption des flux détruire une prospérité patiemment acquise par chaque régime politique partie prenante d’une même constellation internationale.
C’est particulièrement vrai pour les démocraties libérales, dont le centre de gravité social et la légitimité reposent sur la capacité à garantir simultanément la sécurité, la prospérité matérielle et les libertés individuelles de leurs citoyens.
Immunité des agresseurs, vulnérabilité des démocraties
Il existe une asymétrie fondamentale du système international contemporain : d’un côté, l’immunité stratégique des agresseurs, c’est-à-dire leur capacité à modifier le statu quo territorial tout en restant à l’abri de toute rétorsion militaire directe ; de l’autre, la possibilité de perturber les principaux flux d’échanges dont dépendent les sociétés ouvertes – occidentales au premier chef, mais pas seulement. Nous désignons ce dernier aspect comme la « punissabilité » structurelle des démocraties : leur dépendance extrême aux flux mondiaux contraint leur liberté de réaction et offre aux agresseurs un levier de coercition complémentaire à la force militaire.
La punissabilité d’un flux d’interdépendance désigne le fait qu’il puisse être exploité par l’acteur qui en contrôle un segment critique afin de contraindre, pénaliser ou faire chanter l’unité politique dépendante. Elle n’est pas une propriété intrinsèque du flux lui-même : elle est le produit de la rencontre entre une structure de dépendance – sa criticité, sa concentration, sa faible substituabilité –, les capacités et les intentions de l’acteur en mesure de la contrôler. Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle : il active une punissabilité qui existait à l’état latent, inscrite dans la géographie des flux depuis des décennies.
Le détroit d’Ormuz illustre ce que nous appelons un « dilemme de sortie régional » : les hydrocarbures sont produits dans le Golfe, mais ne peuvent rejoindre le marché mondial que par un passage unique. Quiconque le verrouille ne frappe pas un acheteur en particulier, mais tous à la fois – d’où une pression diffuse que les importateurs peinent à convertir en riposte coordonnée.
« Détroit d’Ormuz : quels blocages ? », Le Dessous des cartes (Arte).

Source: Politique + Société